Le Tombeau des rois. La véritable histoire de ce patrimoine juif à Jérusalem spolié par la France

Par - 28 juillet 2019

Imaginez que vous vous appelez Christian Jeaumont, que vous habitez à Paris dans ce que l’on appelle ‘‘les beaux quartiers’’ pas très loin de la cathédrale de Notre-Dame. Imaginez toujours que vous êtes un passionné d’histoire et vous vous intéressez en particulier à l’histoire de France. Vous apprenez que non loin de chez vous, il existe un Tombeau royal où sont enterrés des personnages illustres qui il y a deux mille ans ont marqué l’histoire de France. Vous décidez de vous rendre sur place pour visiter les lieux. Mais à votre grande stupeur le lieu est entouré d’un haut mur et d’une barrière qui en empêche l’accès. Au dessus du monument  flotte le drapeau de l’état d’Israël. Sur le portail une inscription : Tombeau des rois Etat d’Israël. Vous apprenez que le monument est fermé au public en raison de travaux depuis… plus de dix ans. Mais bon fermé au public oui et non car on y organise de temps en temps des festivals de musique; enfin pas pour vous….  Ah j’oubliais on vous informe que les sarcophages ont été extraits du Tombeau, de façon malhonnête, on a caché leur appartenance à l’histoire de France pour les envoyer au musée d’Israël.

Intolérable me diriez vous; impossible c’est de la fiction. Je vous rassure, vous avez raison !

Pourtant cette situation existe, mais ne vous inquiétez pas monsieur Jeaumont, pas à Paris pas dans la Tombe d’un roi de France ou d’un duc de Bourgogne, mais à Jérusalem. Le monument s’appelle le Tombeau des rois, y sont enterrés des  personnages importants de l’histoire d’Israël, un long mur entoure le lieu, sur le portail figure le nom de l’endroit accompagné de l’inscription République Française, le drapeau français flotte au dessus du monument. Bienvenue dans un domaine inscrit et répertorié au nom du consulat de France à Jérusalem.

Bienvenue, enfin non pas tout à fait ! Le site est fermé pour travaux depuis plus d’une décennie. La cause officielle ? Dans l’état actuel impossible de s’y rendre, problème de sécurité…

Enfin impossible par pour tout le monde puisse qu’y ont été organisés régulièrement des festivals de musique arabe. Trois sarcophages trouvés dans le site ont été ‘‘empruntés’’ Ils sont désormais depuis plus de cent cinquante ans à la caverne d’Ali-Baba de l’art et de l’histoire : au Musée du Louvre. Pourquoi une telle situation sur ce monument historique? Pourquoi renferme-t-il tant de convoitise?

A Jérusalem la sainte, la loi est différente, la sainteté de la ville a interdit durant des siècles d’y enterrer les morts. Les morts sont enterrés en dehors de la ville pour séparer l’impureté des morts des vivants Pour cette raison une nécropole existe tout autour de la vielle ville. Là-bas durant des siècles, les habitants de Jérusalem ont enseveli leurs morts. Cette pratique d’enterrement a commencé à l’époque de David et se poursuit jusqu’à ce jour. Ainsi s’est créée la nécropole de Jérusalem qui comprend le mont des Oliviers, la vallée du Kidron, la vallée de Josaphat et la vallée de Ben-Hinnom, On y trouve entre autres la tombe de Shimon HaTzadik, la grotte du Petit Sanhédrin, la grotte de Maimonide, Yad Avshalom, la tombe de Rabbi Ovadia de Bartenura et bien sûr le Tombeau des rois. Le Tombeau des rois fait partie de cette nécropole. Il est situé au nord de la vieille ville, dans la rue Derekh Shekhem, un portail en fer indique l’accès au domaine du Tombeau. Sur le portail une plaque où l’inscription nous indique le nom du site mais aussi le nom du propriétaire: Tombeau des rois; République Française. Le drapeau Français flotte au vent, nous sommes sur un domaine inscrit au cadastre au nom du consulat français de Jérusalem. Et pourtant, cela n’a pas toujours été le cas, l’origine du Tombeau n’a au départ rien en commun avec la France;  mais plutôt avec la Judée, à l’époque du second-temple où une reine venue d’Adiabène décida de se convertir au Judaïsme.

Le Tombeau porte plusieurs noms et surnoms: «Le Tombeau des rois», «La tombe de la reine Hélène d’Adiabène»,  «La tombe de Kalba Savoua, «Kbour Sletin» et «Kbour El Moulouh». Chaque nom en dit long sur le Tombeau et laisse supposer les personnages qui y furent enterrés. Il contient plus de 48 emplacements funéraires répartis en plusieurs salles. Il est considéré comme la plus magnifique grotte funéraire de Jérusalem qui ait été trouvée et fouillée à ce jour. Les noms du site, sa taille et sa splendeur apparente ont attiré des chercheurs au fil des années. Des géographes et des voyageurs du monde entier sont venus le visiter. Certains ont même couronné le site comme étant une des merveilles du monde. Il n’est donc pas étonnant que le Tombeau des rois soit le premier site de fouilles mis au jour à Jérusalem au début du 19e siècle.

19è siècle : un archéologue français, Félicien de Saulcy, muni de toutes les autorisations de la part de l’administration ottomane,  se livre à des fouilles archéologiques d’une ampleur exceptionnelle. Aucun objet n’échappe à sa vénalité, frises décoratives,  pierres tombales, rien ! jusqu’au sarcophage, une merveille archéologique,  de la reine Hélène et d’autres contenant des ossements : ces objets d’une valeur religieuse et archéologique majeure prennent la direction de la France, du Musée du Louvre, via le port de Jaffa,  tout cela, malgré  les protestations des Juifs autochtones, malgré les échanges de courrier,  constats de fouilles et de dégradations et aussi vœux de bonne volonté, entre le consulat de France, les rabbins de Terre Sainte  et la communauté israélite  de France. Pourtant,  Félicien de Saulcy parvient à son but,  aidé en cela par les ottomans soudoyés et les pièces dérobées, malgré l’intervention de Moses Montefiore et du Baron de Rothschild, sont déjà sur le bateau!

Alertée par le Grand Rabbin de France nouvellement élu, Lazare Isidor, sur la situation alarmante du site, une philanthrope française du nom de Berthe Amélie Levi, épouse Alexandre Bertrand,  réunit la somme importante de 30.000 francs, la valeur d’un immeuble haussmannien, et décide d’acquérir le site. L’acquisition, semée d’embûches du fait de la distance géographique et de la législation ottomane, se réalise finalement par l’entregent du Consul de France, Salvator Patrimonio, qui la met à son nom personnel, occultant celui de Berthe Bertrand.  Lors de cette acquisition, certifiée par le grand  rabbinat de France,  Berthe Bertrand déclare les raisons de son acquisition et en fait don au Hekdesh (organisme religieux officiel de Jérusalem, responsable du patrimoine juif) :

“Je, soussignée Berthe Amélie Bertrand, déclare qu’en faisant l’acquisition des terrains sur lesquels se trouve le tombeau dit Tombeau des Rois à Jérusalem, je n’ai d’autre but que la conservation de cet antique et vénérable monument. J’appartiens par mon père Serve-Dieu Levi et par mère Noémie Rodrigues Henriques à des familles israélites. C’est en souvenir de mes ancêtres que je veux préserver le tombeau de toute profanation, le tombeau des rois d’Israël, Berthe Bertrand née Levi”.

En l’écrivant, comment ne pas être saisi par l’émotion venant de ces phrases si simples en apparence mais pleine de vertu, de sens, de clairvoyance, de responsabilité communautaire et de valeur religieuse et historique. En la lisant, comment ne pas matérialiser aussi tout le poids que Berthe Bertrand née Levi avait sur ses épaules en offrant que cet héritage à la postérité juive, elle qui l’a acheté, non dans un désir de possession, mais de transmission éternelle.

La lettre de Berthe Bertrand est signée par le Grand Rabbin de France Lazare Isidor qui ajoute avec les commentaires suivants en date du 28 avril 1874 :

“Je, soussigné Grand Rabbin du Consistoire Central des Israélites de France, certifie par la présente que les paroles dites et écrites par Madame Bertrand  née Levi sont à tous égards dignes de foi,  j’ai la certitude que les terrains acquis par elle sur lesquels se trouve le Tombeau des Rois resteront à jamais propriété israélite préservée de toute profanation comme de toute aliénation. Je prie le Grand Rabbinat de Jérusalem de prêter la main à l’accomplissement de formalités  voulues par la loi ottomane, afin que nous ayons la joie et le bonheur de conserver ce vénérable et antique monument au milieu d’Israël.”

 

” Au Grand Rabbin de la ville sainte de Jérusalem, qu’elle puisse être reconstruite de nos jours, Amen. Les paroles inscrites ici sont véridiques et sur ces paroles,  il faut se baser. Je sais que le terrain appelé Tombeau des Rois ne sortira pas de cette famille, de la famille d’Israël et ne sera profané en aucune façon. En ce mardi de l’an 5635 (du calendrier hébraïque correspondant à l’an 1874 ).

 

Le Grand Rabbin de France Lazare Isidor confirme l’acquisition du tombeau par Madame Bertrand, demande au Rabbinat de Jérusalem d’aider aux formalités de l’inscription du tombeau, confirme la volonté de Madame Bertrand de garder la propriété israélite préservée de toute profanation et rassure les rabbins de Jérusalem que, dès à présent, le tombeau ne sera plus jamais profané et restera propriété israélite.

 

Malgré  tout, les fouilles continuent, et ce, jusqu’au moins en 2012, toujours sous la bannière de la France !  Bien que l’acquisition ait été entérinée en bonne et due forme, et bien que Berthe Bertrand n’ait été âgée que de quarante-cinq ans à l’époque, pour quelles raisons son cousin germain Henry Pereire, le fils et neveu des célèbres banquiers Emile et Isaac Pereire,  intervient-il pour en faire donation à la France, sous conditions strictes, créant ainsi un incroyable imbroglio juridique  entre la France et la communauté israélite et un doute sur le nom du propriétaire qui perdure jusqu’à aujourd’hui  ?

Selon l’acte d’acquisition de Berthe Bertrand, le site dit du Tombeau des Rois appartient sans aucun doute à la communauté israélite,  au Hekdesh, mais  l’acte de donation d’Henry Pereire laisse croire à la France qu’elle est la propriétaire incontestée du lieu, sans qu’elle se pose  la moindre question sur ce tour de passe-passe notarial…..Les changements de statut, d’époque et surtout  de législation, de l’Empire Ottoman, puis la Palestine sous mandat britannique jusqu’à la renaissance de l’état d’Israël, ne font qu’augmenter cette grande confusion. Propriétaire ou non,  la France, au fil des générations, n’a aussi,   et de toute évidence,  pas  respecté les obligations par lesquelles elle était tenue dans la donation,  à savoir : ‘’À n’apporter dans l’avenir aucun changement à la destination actuelle de ce monument, à conserver ce monument à la science, à la vénération des fidèles enfants d’Israël’’

Faisant fi de la sainteté du lieu, la France a persisté dans les fouilles, a fermé le site pour des motifs fallacieux et l’a ostensiblement ouvert à des festivals de musique arabe profane…. En Israël, une action en justice a été menée par le Hekdesh  et pendant des années, le dossier a sommeillé et piétiné, jusqu’à ce qu’une certaine effervescence créée par l’intérêt de tous les amateurs d’archéologie (ce lieu est aussi le plus grand hypogée antique du Proche-Orient), les amoureux du patrimoine juif soucieux de le préserver, et les juifs religieux et traditionalistes désirent prier sur ce lieu saint, lui fasse refaire surface.

La presse s’empare du dossier,  tellement ancien en même temps que d’une brûlante actualité ! Pour témoin, la rencontre au sommet à Paris entre le Président israélien Monsieur Reuven Rivlin et le Président français Monsieur Emmanuel Macron le 23 janvier 2019 pendant laquelle le sujet si sensible et si diplomatique du Tombeau des Rois a été évoqué et sur lequel le Président français s’est engagé sur la rouverture prochaine. Off the record, Emmanuel Macron revendique la propriété du Tombeau des Rois mais c’est sans compter sur la détermination israélienne qui n’accepte pas le principe même de cette propriété  en faveur de la France sur son propre sol. Le Hekdesh n’en reste pas là, il compte porter  l’affaire devant la justice française.  Le très médiatique avocat Maître Gilles William Goldnadel, grand ténor du barreau franco-israélien, est  engagé par le Hekdesh  dans la défense de ce passionnant dossier, dans le but que  le site,  anormalement et trop longtemps fermé, soit rouvert  et que la France, pays ami d’Israël, rende sans condition, sans discussion et avec la plus grande bienveillance le site à Israël, et bien sûr, que les ossements de la Reine Hélène profanés et conservés sans raison dans les caves du Louvre soient restitués pour rejoindre leurs emplacements initiaux en Terre Sainte, au Tombeau des Rois, pour la vénération des enfants d’Israël.  En ces jours difficiles où, en France même, les stèles et cimetières juifs sont souvent souillés, la France ne s’honorerait-elle pas par ce geste élégant de marquer un arrêt définitif à la profanation dont elle est à l’origine  car, en fait, il n’y a aucune logique pour elle  à  persister à garder  le Tombeau des Rois, les sarcophages et les ossements sacrés de la Reine Helene,  que ce soit  sur le plan religieux, historique, géographique, diplomatique et même patrimonial.

 

 

Haim BERKOVITS